
La Comédie de la Pandémie
Et s’ils étaient responsables ?
Journaliste · Écrivain
Parfois, le lecteur veut savoir qui se cache derrière des mots.
Voici quelques éléments autobiographiques : de mère autrichienne et de père français, j’ai 64 ans. Après Sciences Po et la Sorbonne, j’ai débuté une carrière dans la télévision, tant en France que dans les pays d’Europe centrale et orientale. Puis je me suis tourné à 35 ans vers le journalisme et l’écriture.
Bonjour !
Parfois, le lecteur veut savoir qui se cache derrière des mots. Voici quelques éléments autobiographiques : de mère autrichienne et de père français, j’ai 62 ans. Après Sciences Po et la Sorbonne, j’ai débuté une carrière dans la télévision, tant en France que dans les pays d’Europe centrale et orientale. Puis je me suis tourné à 35 ans vers le journalisme et l’écriture.
Récompensé par le Prix Icare (remis par le ministre de la Communication André Santini et la Société des Gens de Lettres) pour ma nouvelle Un Gosse Joue, qui dépeint la droiture d’un enfant fils d’un toxicomane, par le Prix Lire en Fête (ministère de la Culture) pour Une Émotion de Monsieur et par le Prix Amok pour mon premier roman Laura, j’ai aussi glané le Grand Prix Littéraire du Golf à l’unanimité pour ma nouvelle Trente Ans et Deux Jours. Ces prix sont ma fierté, car à chacune des quatre fois où j’ai envoyé un texte pour un Prix ou un Concours, j’ai obtenu le Premier Prix.
La rentrée littéraire de septembre 2022 a vu la parution de mon récit historique Mayerling, la vérité révélée, qui me permet, à la suite d’un témoignage transmis directement, d’apporter du nouveau sur le drame de Mayerling, dans lequel le Prince Héritier Rodolphe de Habsbourg, fils de l’Impératrice Sissi, a trouvé la mort. Non, ce n’était pas un suicide.
L’écriture, au-delà de la passion, est devenue ma raison de vivre. Du point de vue professionnel, j’édite et j’écris des guides gastronomiques (Le Guide Épicure), et je contribue à l’idée européenne par l’association Une Statue pour l’Europe, que j’ai fondée. Je suis marié, membre d’associations humanitaires, et je vis désormais en Bretagne.
Je suis aussi le filleul de Maurice Druon. Mes parents et leurs amis ont eu la sagesse de me transmettre leur goût prononcé pour la littérature.
J’ai publié dans un recueil collectif La Fille Olive, qui se situe dans l’univers policé de la Syrie, juste avant la guerre. Je suis aussi l’auteur du Moins Mauvais des Mondes, narration burlesque de la pandémie publiée en numérique au début de la crise sanitaire, au bout de seulement quatre semaines de confinement. Ce texte aurait, paraît-il, fait de moi le premier romancier au monde du Covid-19.
Lauréat de Prestige
Prix Icare
Nouvelle. Prix remis par le ministre de la Communication André Santini et la Société des Gens de Lettres. Elle dépeint la droiture d’un enfant, fils d’un toxicomane.
Prix Lire en Fête
Prix décerné par le ministère de la Culture.
Prix Amok
Mon premier roman.
Grand Prix Littéraire du Golf
Nouvelle. Prix attribué à l’unanimité.
Ces prix sont ma fierté, car à chacune des quatre fois où j’ai envoyé un texte pour un Prix ou un Concours, j’ai obtenu le Premier Prix.
Mon Travail
Dans mes romans et récits, plongez dans des univers captivants et des histoires riches en émotions. Chaque œuvre est un voyage à part entière, où personnages et intrigues s’entremêlent pour une expérience de lecture inoubliable.

Et s’ils étaient responsables ?


Retrouvez François Varay dans l’émission Secrets d’Histoire de Stéphane Bern, où il partage un témoignage inédit sur le drame de Mayerling.
Ce recueil, préfacé par Jeanne Benameur, aborde l’univers des migrants par des fictions écrites par différents auteurs. J’ai publié ma nouvelle la Fille Olive, qui se situe dans l’univers policé de la Syrie juste avant la guerre.
Plongez dans l’univers de mes interviews et conférences, où je partage mes inspirations, mes processus créatifs, et mes réflexions sur le monde littéraire.
Échos Médiatiques
Blog
Rejoignez-moi dans l’espace de mon blog, où je partage des fragments de mon univers littéraire. Ici, vous trouverez des articles sur mes inspirations, des anecdotes de mon parcours d’écriture, ainsi que des réflexions sur l’art du roman et de la nouvelle. C’est un lieu de rencontre et de partage, une invitation à explorer ensemble les coulisses de la création littéraire.
Filleul de l’Académicien et Ministre de la Culture Maurice Druon, François Varay est à l’origine du Prix du Roman Historique Maurice Druon qui a été décerné pour la première fois le 18 juin 2024. Le lauréat est le Barman du Ritz de Philippe Collin. Le jury était présidé par Jean-Christophe Rufin.
Trente ans et deux jours. Camille vérifia la date du jour et la compara avec celle du ticket qu’elle tenait entre les mains. Elle avait extirpé le papier verdâtre de son volumineux et antique sac de golf, qui agonisait depuis des lustres sous sa cheminée, caché derrière des bûches qu’elle ne voulait même pas utiliser. Le green-fee indiquait Golf du Touquet, Parcours de la Mer, et un timbre à date avait figé le temps au 21 juin 1989. Ce jour-là, elle avait quitté le club, seule. Ce jour-là, elle avait renoncé à ce sport maudit. Plus rien ne l’intéressait. Et surtout pas le golf.
Trente ans et deux jours. C’était le temps qui s’était écoulé depuis qu’elle avait pour la dernière fois ouvert la fermeture éclair de ce sac, cette poche où logeait son gant, moisi aujourd’hui, ses tees, et la Titleist 4 qu’elle jouait le jour du drame. Comment oublier, comment pardonner au destin ?
Elle et son fiancé Alain se faisaient une joie de disputer cette compétition au Touquet. On était en juin. Les Ecossais disent que le golf se joue par tous les temps, y compris par beau temps. Mais cette chaude journée de juin n’était pas une journée propice au golf. Camille terminait son parcours, abordant le 18 avec la certitude de la victoire. Elle gagnait souvent. Lui parfois. Ils s’aimaient, ils aimaient le golf. C’est au club qu’ils s’étaient rencontrés, et avaient communément admis que le golf était l’école de la vie. Des moments difficiles, des déceptions, des frustrations, mais un seul bon coup vous redonnait le sourire. Avec le golf, ils savaient tous deux qu’ils étaient armés pour tout affronter, tout réussir, que rien ne les arrêterait.
Ce jour de juin au Touquet, Camille vit le ciel s’obscurcit brutalement, le sable voler sous le coup d’un vent inattendu. Plus qu’un trou à jouer, elle souriait, elle se sentait tellement puissante que ce n’était pas un grain, même violent, qui allait la déstabiliser. Le ciel, devenu noir d’encre, en décida autrement et se zébra d’éclairs bleutés. Le tonnerre fut assourdissant. Elle fut désemparée, mais, sage, se souvint qu’on a l’obligation de s’arrêter de jouer sous l’orage, et de se protéger, en courant loin de tout arbre et en abandonnant ses clubs. D’ailleurs la voiturette du comité remontait trou après trou pour enjoindre les golfeurs de s’arrêter. Sous des trombes d’eau, elle vit encore des éclairs bleutés, longs et sauvages comme l’été. C’était puissant, c’était beau. Elle avait rejoint le club-house depuis un quart d’heure lorsqu’à travers les fenêtres, elle vit une autre lumière, intrigante, clignotante, bleutée elle aussi qui se reflétait sur les boiseries très anglaises du club-house. Puis des flashes oranges. Des cris, de la stupeur envahissaient le bar, comme si l’orage avait pénétré la salle. Les coupes qui attendaient sur une nappe blanche semblaient se moquer de l’effroi ambiant. Camille reverrait toujours sa Capitaine des Jeux venir vers elle, la prendre dans ses bras, rester un long moment en silence avant de lui dire qu’Alain avait été foudroyé.
Depuis elle avait tout essayé. D’abord de faire face, de travailler, et même une fois de tenter de rejouer. Mais le muscle le plus important pour le golfeur est le cœur, et le cœur n’y était plus. Alors elle avait essayé l’alcool, puis la dépression. Elle s’était ensuite adonnée à la psychothérapie, aux antidépresseurs, au valium. Tout y était passé, la destruction de sa vie était une chose qu’elle contemplait, sans tenter de chercher ni à la comprendre ni à l’endiguer.
Elle avait tout essayé. Tout, sauf se remettre au golf. A la faveur d’un nettoyage de sa cheminée elle avait retrouvé ce gros sac de golf blanc, planqué sous les bûches, maintenant grisâtre, qui avait été le compagnon de sa vie. Alors elle avait osé l’ouvrir, poche après poche. Elle avait retrouvé ses fers en acier, ses bois en persimon, son archaïque putter qu’elle n’avait jamais voulu changer. Et ce dernier ticket de green-fee dont l’encre n’avait même pas voulu pâlir.
Trente ans et deux jours. Est-ce assez pour guérir ? Peut-on recommencer là où la vie s’est arrêtée ? Et si la vengeance sur le destin lui redonnait la force de swinguer ? Et si rejouer était la meilleure façon d’honorer Alain ? Et si, à travers ce bout de papier donnant le droit de jouer, c’était lui, Alain, qui lui disait : Fais-le en mémoire de moi ! Rejoue ! Prends ton fer 7, ta balle et just swing it !
Et si elle troquait ses cachets contre quelques balles de practice ?
Au club, on lui dit qu’on ne la retrouvait pas dans les classements. Forcément, rétorqua-t-elle, les ordinateurs n’existaient pas quand j’ai arrêté. C’était quand ? Il y a trente ans et deux jours. Vous devez passer une carte verte. Une quoi ? Elle montra le ticket. Bon, elle pourrait jouer. Son nouvel index serait 54. Ah bon, on dit index maintenant ? Plus handicap ? Et c’est 54 ? Plus 28 pour les femmes et 24 pour les hommes ? Elle s’acharna. Semaine après semaine, elle gagna en sagesse ce qu’elle avait perdu en puissance. Bien sûr, la rotation de son corps n’était pas parfaite. Mais elle se souvenait de ce que disait toujours Alain : Le Golf est un sport de lancer. Alors, elle lança. D’abord beaucoup trop fort, puis avec plus de timing. Le rythme, la précision, et enfin, de façon presque surprenante, le plaisir devinrent ses nouvelles armes. Le putting, les approches, tout revenait. Elle s’inscrivit au championnat du club. La météo était épouvantable : une tempête, des rafales à 120 km/h, une pluie battante, les fairways de ce links argileux furent vite inondés. Ses partenaires voulaient abandonner. Elle leur rétorqua sèchement qu’au golf on n’abandonne jamais, sauf sous l’orage. Elle jouait mal, très mal, elle était trempée. Elle ne voyait rien, mais elle était heureuse. Elle finit dernière. La plupart avaient abandonné. Elle leva les bras au ciel. Elle avait gagné contre elle-même.
Ce fut sa plus belle victoire.
Là était l’Orient, un certain flegme, une manière douce d’apprivoiser la rue, la vie. Et, par habitude, ils ne sentaient plus ce que je sentais, l’odeur du jour qui se couche, la cannelle, le poulet, les herbes communes. Ils oubliaient le chaud sous le porche d’une mosquée. Ils attendaient, sages marchands calmes. Tout pendait, la rue était à tous, on était chez soi, donc.
L’étrangère avançait, son regard se posait à droite, à gauche.
Devant, le souk s’assombrissait, et la confondait avec les olives. Derrière, le jour encore bleu se reflétait sur les dalles limpides d’être piétinées. L’entrée du marché aux épices était la porte d’un four.
Elle avançait, sans ralentir. Elle avançait toujours, que l’on sollicitait pour un peu de change, un sac, un tapis, un bijou. Elle accepta une olive, de sa couleur, un peu dorée pour égayer le mat, sans mot dire, en hochant la tête. Elle mit le noyau dans la poche de son short, remercia en arabe. Elle donna un peu de fraîcheur à ses cheveux, les laissant s’embaumer des senteurs moites.
Elle avançait, je la suivais, je ne savais pas où me cacher, Simi était mort.
A sa manière de se diriger dans les ruelles couvertes, elle connaissait.
Elle sonna chez le vieux, et attendit.
J’étais planté à côté du boulanger, raide, scrutant l’uniforme, le mouchard.
Elle entra prestement, c’était la seconde fois qu’elle allait chez le vieux, les saluts étaient courts.
Le vieux me jeta un œil bienveillant, et me proposa de visiter aussi. C’était un avocat à la retraite. Il avait travaillé avec les Français, il n’était pas mouillé avec le régime, ça se savait. Il n’avait pas de convictions particulières, voire pas de convictions du tout, on disait.
A la nuit, Damas était douce, j’entrais.
La sortie serait risquée, mais c’était un moment de paix après la traque : le voyait-elle sur mon visage, j’avais peur.
Elle avait vendu son camion, on le savait. On ne savait rien d’autre, mais nous étions-nous posés d’autres questions ?
Le vieux possédait l’un des seuls jardins du souk, isolé du reste de la ville par une porte petite mais lourde que tout Damas connaissait.
L’étrangère était déjà assise sur un banc de pierre, me tournait le dos, regardait autour, les oiseaux, les oisillons devrais-je dire, les orangers, les olives qu’elle piochait comme une mouette. L’étrangère avait fait une longue route, ça se devinait à sa façon de vouloir goûter à la sérénité de la nuit damascène simplement en regardant, en respirant, en sentant le frais qui tombait dès que le soleil était derrière le Qassioun, et que la Rue Droite scintillait de quelques lampes à pétrole, d’une guirlande, des étincelles de la forge voisine.
De dos, ses cheveux très noirs auraient fait penser à une Syrienne blasphématoire qui aurait jeté son voile. Ses vêtements avaient le vert de l’olive, sa senteur aussi peut-être. J’avais croisé son visage, olive aussi. L’étrangère était une olive que Damas accueillait en bruissant. Tant que la ville vibrerait des prières, des appels du Muezzin, et du bruit doux de la foule, j’étais protégé. Je savais que, dès que la nuit obligerait les habitants au silence, dès que j’entendrais les voitures crisser vite, la peur me reprendrait avec la traque. J’avais passé la nuit dans les hautes herbes du Barada, des maraîchers m’avaient nourri contre de l’aide à charger leur âne.
On avait brûlé le corps de Simi hier, dans une banlieue de hauts blocs où il n’avait jamais voulu vivre. Sa préciosité s’accommodait plus du sable, du soleil couchant tiède, poussière dans la poussière, toujours digne, doux, féminin sans doute.
Il incarnait la discrétion dans ce pays qui nous rejetait tout en nous arrêtant.
Simi était guide jusqu’à ce que la maladie ne l’enlève aux norias de Hama, au Krak des Chevaliers, au souffle puissant de Palmyre.
Ici, on ne rend pas le corps à la terre, on le vaporise, et tous les lieux qu’il avait aimés le recevaient. On prie, ensemble, seul, caché, accroupi, toujours inquiet.
L’étrangère échangeait avec le vieux sur le banc blanc, j’étais debout sur une jambe, flamand abrité prenant un temps mort. J’étais né syrien, Druze cependant, mes parents retournaient la terre du djebel non loin de Souweyda sans savoir ma tare.
La police secrète la connaissait, tout le pays aussi je croyais, qui rangeait l’homosexualité dans la catégorie maladie mentale, incurable. Les maristans d’Alep, où l’on enchaînait les fous à la pierre, quelques siècles plus tôt, m’auraient-ils réservé un meilleur sort?
Ici, on tuait les pédés.
Quand ils ne mourraient pas tout seuls. Et pourtant Simi n’était pas que pédé, il eût été bien idiot de ne pas profiter de l’attirance que son corps brun brillant provoquait sur ses clientes. J’étais persuadé, je ne saurais jamais pourquoi, qu’il avait attrapé la maladie avec une femme, et en dehors de Damas. Damas qui continuait à bruire, plus doucement maintenant que le soleil s’était isolé, que la première étoile rendait le verdict de la nuit, que la prière approchait.
Je me tournais vers le sud-est, je connaissais mes repères, ma boussole ne me servait jamais dans la capitale. Je me préparais lentement, sans habitude voulue, comme si à chaque fois je donnais et demandais quelque chose de nouveau. La paix, peut-être. Justement, l’étrangère parlait du Golan, j’entendais.
Je priais debout, seul, sans appel du minaret, avant l’heure. Je priais pour Simi, et pour ma liberté aussi. Et l’idée m’est venue de prier pour que l’étrangère réussisse dans son projet, et que le vieux vive vieux. Sans cela, que demander à Allah ? J’avais de moins en moins d’amis, la mort rôdait, les traques m’épuisaient.
De là-haut, dans son coffre-fort de béton perché sur une colline environnant Damas, le Président veillait sur tout, y compris les mœurs de ses sujets. Par quelle habileté démoniaque des gens comme moi pouvaient-ils exister ? Même les regards complices de rue, les yeux noirs dans les yeux noirs, annonçant des corps qui voulaient s’entendre dans l’interdit, les amours éphémères, les retrouvailles en prison, tout cela n’existait officiellement pas en Syrie. Rangé, ils auraient utilisé mes talents de peintre à reproduire les grandes effigies de Bachar el Assad qui se rappelait partout dans le pays.
D’un signe cordial, le vieux m’invita :
– Vous vous cachez ? Israël ?
– Non, c’est autre chose.
– Je vois.
– Bonsoir.
– Bonsoir. Française ?
Elle ne répondit pas. L’arabe qu’elle parlait fort bien la protégeait de converser sur ses origines, son voyage, son camion. Je me dis qu’elle était femme du présent, uniquement du présent.
La nuit damascène s’éveillait, la foule marchait vers les Omeyyades, les minarets, les croissants rouges illuminaient un ciel bleu sombre. J’aurais, à cette heure, dû me mêler à la population. Je restais, la brune m’y invitait. Le vieux souriait.
Le mot qui était sorti de ses lèvres était rarement prononcé en Arabe syrien, mais plutôt dans la bouche des tchik-tchik d’Alger, cette jeunesse dorée et brutale au patois occidental, alors elle le répéta en Français :
– Conne. Je suis une conne. Vous comprenez ?
Nous avons continué en Français, pour le vieux c’était agréable à l’oreille, et dans sa bouche aussi.
Elle aurait bien pleuré, là, devant nous.
– Je suis une conne. Une enfant gâtée. J’ai fait quelque chose que je ne suis pas capable de continuer. La peur me gagne, poulpe autour de mon corps, et paralyse mon cœur.
Quand elle parlait, elle regardait le ciel qui noircissait en picorant des olives. Les étoiles se levaient, les olives filaient. C’était bon signe, la fille olive aimait les olives. Si on aime les olives, on peut être olive. Si on aime les hommes, on n’est pas homme, en Syrie. Et ailleurs aussi, pardi! J’avais un peu voyagé.
Détendue par l’aliment ferme, huileux et parfumé, la fille olive se leva, contourna le banc, et nous conta son histoire sans ambages, face à nous, comme le professeur de géographie parle des océans, pointant ci et là son doigt sur une carte imaginaire.
– Je viens d’intégrer une administration française. Le premier jour, j’ai vu une affichette proposant de conduire des camions pour la Moldavie, cadeaux qu’on leur faisait des véhicules trop vieux pour nous.
Elle dit Paris, Strasbourg, Ulm, il y avait eu une guerre, Munich, Salzbourg, Vienne, Budapest. Elle raconte Belgrade, il y avait eu une guerre, Srbenica, il y avait eu une guerre, les Portes de Fer, Timisoara, il y avait eu une guerre, Chisinau.
A la frontière, il manquait un papier, le camion-cadeau les autorités ne pouvaient accepter.
Par tirage, l’enfant sage qui croyait au voyage avant de rentrer dans la triste vie bornée de la sécurité, la fille olive, gagna le droit de rebrousser le chemin moldave et de rapporter le camion d’où il venait.
Elle eut une brillante idée, elle qui n’avait jamais franchi l’empire ottoman, de prolonger par une traversée en solitaire de la Turquie. Un coup de fil à un copain médecin, un arrêt de travail bienvenu, et la voilà partie seule vers l’inconnu au volant de son camion.
Elle dit les longues nuits étoilées de la côte turque, elle dit les enfants noirauds de soleil, elle dit la couleur de l’eau, et la pierre aussi. Elle dit les hommes, la liberté, la curiosité. Elle ne dit pas le temps. Elle dit la souplesse, le sourire et la bienveillance.
Puis elle dit la lumière, en attendant à la frontière. Elle dit Alep, un avocat libanais, elle dit le Golan, il y avait eu une guerre, elle ne dit pas la Bekaa. Elle dit Lattaquié, un couperet dans sa vie, elle ne comprenait pas pourquoi elle n’arrivait pas à quitter ce port. Elle dit Tartous, elle dit la petite île déserte, ses carnets, les pêcheurs. Elle dit Damas, et le prix qu’elle obtint de son camion.
Elle dit s’installer ici, ce devait être possible, il fallait voir la vie, il fallait voir le vieux. Elle vit le vieux. Elle savait, oui, que je la suivais. Le vieux nous convia à dîner. Elle prit une olive.
La maison du vieux s’honorait des meilleurs mezzés du souk. Ce n’était pas l’inutile abondance des riches, mais la variété et la noblesse des épices. Et tout autour, dans des jarres, les olives. La fille olive souriait, mais son front se durcissait parfois. Elle avait le ventre serré, ça se voyait. Moi aussi, et peut-être par ricochet le vieux aussi.
Pour moi on se doutait, ce n’était pas le peine d’exposer. Le vieux savait pour Simi. Il dit à la fille olive un être fou fougueux comme un jeune alezan. Il dit la beauté de la tête, les yeux noirs qu’il noircissait à les exagérer. La fille olive prit une olive, la respira, hocha la tête, dit qu’elle était Sirina. Je suis Nabbeh.
Le vieux nous offrit trois jours et trois nuits d’hospitalité, chambres séparées, moucharabiehs, et nous invita à méditer. Avec le calme, Allah, les olives, la solution nous viendrait. La fille olive protesta, mais le vieux lui dit que sa vie était une protestation permanente, non ?
L’étrangère me resta étrangère. Je priais pour Simi. Le vieux s’habillait de blanc, et arborait un sabre au flanc. On mangeait. Les forces me revenaient. Sirina se détendait, réfléchissait en plissant son front, lisait, priait peu, ou alors avec des manières que je ne connaissais pas.
A l’aube du quatrième jour, le vieux revint avec le camion. Il était doux dans ses propos :
– Il vaut mieux le rendre, il ne t’appartient, pas Sirina. Tu dois rendre l’argent ou rapporter le camion d’où il vient. Et comme j’ai deviné ce que ta raison allait te faire choisir, j’ai demandé à notre ami Wallid le menuisier d’aménager une petite cache. Il n’est pas mouchard, j’en réponds comme de moi-même. Nabbeh pourra s’y installer le temps d’atteindre Lattaquié. De là, j’ai des actions dans la compagnie, on m’a fait un prix, un bateau vous mènera à Marseille. C’est là que prend fin mon entregent. Par Allah le tout puissant et très miséricordieux.
Il disait, il n’y avait à discuter, la solution nous libérait.
Elle dit qu’elle n’était pas assez mûre encore pour l’Orient, qu’elle ne comprenait pas tout, et prit une olive.
Je dis qu’il me fallait abandonner ma famille, mon pays, c’était triste. J’étais triste. Je pris une olive. A quand ?
A Lattaquié, pour patienter, elle nous installa chez des amis qui lui avaient laissé la clé. C’était une tour en construction dans la banlieue est, rien n’était fini, des fils se baladaient, mais quelques familles déjà l’habitaient, une histoire de taxes.
Sur le balcon en béton, nous dominions la baie, elle m’a appris des chansons de Françaises. Je connaissais Joe Dassin. J’appris Marie Laurencin.
Sur le bateau j’ai été malade tout le temps. Je n’avais jamais pris le bateau, ça tanguait, ça ondulait. Je pensais à Simi, je priais. J’ai essayé de commencer un journal, mais je n’ai pas poursuivi.
Le dernier jour, ça allait mieux, mais j’avais froid.
Sirina m’a réchauffé, malgré sa minceur et son petit nez. J’étais bizarre, et le drap sentait le parfum de Simi. Mais ses yeux me souriaient, et son cœur aussi.
A Marseille, elle m’a mis dans un train qui allait très vite. Elle ne pouvait pas me garder, elle avait une vie. Et il fallait que je commence ma deuxième.
A Paris, l’Occident commençait. Et avec lui la perspective, pour un réfugié, de vivre dans un ghetto, comme le noyau dans l’olive.
Trois mois après, la guerre faisait rage en Syrie.
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